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Salle Pleyel, Paris, France  [ photos ]
 

La quatrieme vie de Pleyel

by Marie-Aude Roux / Le Monde (September 09, 2006)

Il y a dans la mise en ondes d'une salle de concert un peu du lancement d'un nouveau navire. Chacun espère qu'il tiendra haut la mer et fera de beaux voyages. Fermée depuis 2002 pour cause de rénovation acoustique et scénographique, la célèbre Salle Pleyel, remise à neuf pour la quatrième fois depuis son inauguration en 1927, accueille, mercredi 6 septembre, l'Orchestre de Paris, l'un des orchestres en résidence, qui fera la soirée d'ouverture, mercredi 13. Chacun est venu la veille pour se familiariser avec une salle entièrement recréée par l'architecte mandaté, François Ceria, et les célèbres acousticiens new-yorkais d'Artec Consultants Inc.

Murs blancs, habillages de bois de hêtre, scène en chêne clair, sièges recouverts d'un tissu maille 3D couleur bourgogne, l'ensemble est passé du bleu au rouge, de l'ombre à la lumière, dans une sobriété quasi monacale. "Les contraintes techniques et les normes de sécurité ne doivent jamais altérer la sensualité d'une salle, affirme François Céria, ce sentiment de tendresse et de fluidité qui fait que l'oeil glisse avec plaisir et que l'esprit se sent calme." Il y a dans ces propos quelque chose de L'Invitation au voyage baudelairien. Mais, pour l'Orchestre de Paris, il s'agit plutôt d'un retour d'exil, après quatre ans passés au Théâtre Mogador, dans des conditions jamais vues pour une phalange de ce niveau.

Chronologie

1927. Le 18 octobre est inaugurée la salle Pleyel, à Paris, selon un projet acoustique révolutionnaire de Gustave Lyon. Jean-Marcel Auburtin (1872-1926) et ses assistants, André Granet et Jean-Baptiste Mahon, sont les architectes de cette salle Art déco.

1928. Reconstruction après l'incendie du 19 juillet, qui a détruit toute la salle.

1957. Rénovation (agrandissement du plateau, création du cadre de scène).

1981. Deuxième rénovation, par le Crédit lyonnais, propriétaire depuis 1935.

1994. Troisième rénovation, par Christian de Portzamparc, qui remplace la mosaïque du hall par du marbre blanc.

1998. Achat de la salle par Hubert Martigny, via la société IDSH.

2002. Quatrième rénovation, financée par M. Martigny (30 millions d'euros).

2004. L'Etat devient locataire de la salle pour 5 millions d'euros annuels pendant cinquante ans, au terme desquels il sera propriétaire pour 1 euro symbolique.

2006. Inauguration le 13 septembre, après dix-neuf mois de travaux.

Il est 15 h 30, ce mercredi 6 septembre. Première répétition de la Symphonie no 2 "Résurrection", de Gustav Mahler. Le violon solo, Philippe Aïche, risque ce qui deviendra une impression générale : "Il y a une très belle définition du son notamment dans les graves, dit-il, cela donne une grande clarté dans l'émission, la couleur passe bien et, surtout, il n'y a plus l'ancien écho !" L'ancien écho, c'est un peu le fantôme de Pleyel. A certains endroits de la salle, le public avait deux concerts pour le prix d'un. "On a aussi le sentiment d'une plus grande proximité avec le public. Nous espérons d'ailleurs redevenir un vrai orchestre de proximité !" La sensation d'intimité est un des atouts du nouveau Pleyel. Et ce malgré une augmentation du volume général de près de 20 %, gagnés par la suppression de la conque de scène et du faux plafond ainsi que par une réduction du nombre de sièges, de 2 370 à 1 913 (457 de moins) : le prix à payer pour gagner en intimité et en confort d'écoute, agrandir la scène, l'avancer vers le public tout en raccourcissant la longueur générale de la salle, jugée trop profonde sous le premier balcon.

Le chef, Christoph Eschenbach, a souhaité la bienvenue à son orchestre, qui s'installe dans des miaulements de chaises. Quelqu'un fulmine qu'il faudra changer les patins. La première attaque sur le sol grave en trémolos est aussi saisissante que la bouteille de champagne se brisant contre une coque. La salle répond, frémit et sonne, tandis que les violoncelles martèlent le thème de Marche funèbre de l'"Allegro maestoso". Une chose est sûre, cette acoustique ne permet de cacher aucune bavure rythmique, aucun défaut d'homogénéité. A l'inverse d'un théâtre, une salle symphonique n'a aucune part d'ombre, comme s'il y avait là une position éthique, comme si l'absence de paroles obligeait à la vérité.

Première pose à 17 heures. Le violoncelliste Eric Picard est resté assis. "L'acoustique est très lumineuse, confirme-t-il, légère, souple, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit facile. Il manque peut-être un peu de réverbération, mais on s'entend jouer très bien entre musiciens, ce qui n'était pas le cas auparavant." Remettre l'écoute au centre du jeu a été l'un des enjeux majeurs des acousticiens d'Artec. Ils ont notamment créé (ce qui est un peu leur signature) deux séries de balcons latéraux (appelés bergères, car il n'y a qu'un siège par rang) afin d'améliorer la réflexion sonore et d'accentuer le sentiment d'enveloppement du public par la musique. A 17 h 30, c'est soudain la sensation qui domine depuis que bois, cuivres et percussions se sont installés à leur tour.

A la seconde pause, le "capitaine", Christoph Eschenbach ne cache pas sa joie : "Les premières sensations sont étonnantes et jubilatoires. Cette acoustique peu réverbérée exige une parfaite définition de la partition. On entend tout. C'est bien pour la discipline de l'orchestre, qui va pouvoir retrouver son naturel et perdre une certaine dureté acquise à Mogador, où il fallait constamment forcer le son." Une opinion partagée par le percussionniste Frédéric Macarez : "C'est une salle très sonore et presque crue : il va falloir améliorer la rondeur du son, tout en gardant la même précision d'attaque."

Fin de la répétition à 18 h 30. Chacun retrouve les habitudes acquises pendant les vingt-deux ans de résidence de l'Orchestre à Pleyel, de 1980 à 2002. Les vents au café Do Ré Mi, sur la rive impaire du faubourg Saint-Honoré, les cordes, en face, au Beaucour, et tout ira bien pour les retrouvailles et l'arrivée des choeurs à 20 heures pour le 5e Mouvement de la symphonie, "Langsam, misterioso". 130 choristes déployés dans l'amphithéâtre qui surplombe le fond de scène, face au chef, soit 162 places qui seront ouvertes au public en absence de choeur, c'est impressionnant. Du haut de ce pont surélevé souffle, pianissimo, l'esprit apaisé de la Résurrection. Voix et orchestre ont encore quelque mal à s'entendre et à se fondre. La musique, c'est aussi jouer avec les inconvénients.

 

 
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